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Politiques publiques

Du rapport Lévy-Waitz à la fin du GIP : huit ans de politique des tiers-lieux

Lancée en 2018, la politique nationale des tiers-lieux a labellisé 407 Fabriques de territoire et 100 Manufactures. Elle s'achève en 2026 avec des crédits réduits et la dissolution du GIP.

Façade d'une mairie française
Photo : Matthieu Oger / Unsplash

Le 31 août 2026, le groupement d’intérêt public France Tiers-Lieux a cessé d’exister. Sa dissolution, décidée en assemblée générale le 29 juin, clôt un cycle de huit ans ouvert par une mission gouvernementale en 2018. Entre-temps, l’État a labellisé plus de 400 Fabriques de territoire et une centaine de Manufactures de proximité, puis réduit ses crédits d’année en année. Retour sur une politique publique qui a structuré un secteur avant de s’en retirer en grande partie.

2018 : la mission Lévy-Waitz pose le diagnostic

Le 5 février 2018, Julien Denormandie, alors secrétaire d’État chargé de la cohésion des territoires, confie à Patrick Lévy-Waitz, président de la Fondation Travailler autrement, une mission sur le coworking et les tiers-lieux. Le rapport, intitulé « Faire ensemble pour mieux vivre ensemble », est remis le 20 septembre 2018. La mission y recense 1 463 tiers-lieux, alors que les premières estimations tournaient autour de 600 à 800, et en situe près de la moitié hors des métropoles. Elle relève surtout leur fragilité : seuls 40 % des lieux étudiés se déclaraient rentables.

Lors de la remise du rapport, le gouvernement annonce 110 millions d’euros sur trois ans, selon Localtis : 60 millions pour un fonds d’amorçage et 50 millions pour un fonds d’investissement immobilier. L’objectif affiché est de labelliser 300 « Fabriques de territoire » et de soutenir la structuration d’un réseau national, avec un appel à manifestation d’intérêt prévu début 2019.

2019-2021 : Fabriques de territoire et Manufactures de proximité

Le programme « Nouveaux lieux, nouveaux liens » est lancé en 2019, puis piloté par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) après sa création. Son outil principal, la Fabrique de territoire, est un label assorti d’une subvention de fonctionnement pouvant atteindre 150 000 euros sur trois ans, soit 50 000 euros par an, selon la présentation qu’en fait Aides-territoires. Le label vise des lieux déjà actifs, capables de jouer un rôle de ressource pour les autres projets de leur territoire. La cible initiale était de 300 Fabriques à l’horizon 2022.

En 2021, le plan France Relance élargit le dispositif. Le 27 août, en déplacement dans le Calvados, le Premier ministre Jean Castex annonce 130 millions d’euros supplémentaires, dont la moitié issue de la relance, selon la Banque des Territoires. L’enveloppe se répartit en plusieurs volets :

  • environ 30 millions d’euros pour 100 Manufactures de proximité, des lieux tournés vers la production et l’artisanat, avec un appel à manifestation d’intérêt ouvert fin septembre 2021 ;
  • 50 millions d’euros pour la formation, à travers le dispositif Deffinov ;
  • 20 millions d’euros pour accueillir 3 000 jeunes en service civique dans les tiers-lieux ;
  • 15 millions d’euros pour des conseillers numériques et du mobilier.

Le volet formation a contribué à faire émerger de nouveaux postes, décrits dans l’article sur les métiers des tiers-lieux.

Frise de la politique nationale des tiers-lieux, de 2018 à 2026 Politique nationale des tiers-lieux, 2018-2026 2018 Mission Lévy-Waitz 1 463 lieux 2019 Programme Nouveaux lieux, nouveaux liens 2021 130 M€ annoncés 100 Manufactures de proximité 2022 Création du GIP France Tiers-Lieux 2024 80 Fabriques labellisées, 407 au total 2026 Crédits réduits, GIP dissous le 31 août Engagements et annonces de l’État ; montants détaillés dans le tableau ci-dessous.
Huit ans de politique nationale, du rapport de 2018 à la dissolution du groupement d’intérêt public. Sources : Localtis (Banque des Territoires), Aides-territoires, Maire-info, Carenews.

2022-2024 : un opérateur national et des vagues de labellisation

En 2022, l’État crée le groupement d’intérêt public France Tiers-Lieux, qui prend le relais de l’association France Tiers-Lieux. Le GIP pilote les Fabriques de territoire, les Manufactures de proximité, le dispositif de formation Deffinov et l’observatoire chargé de recenser les lieux. Ce dernier a vu le nombre de tiers-lieux passer de 1 800 en 2018 à 3 500 en 2023, puis à 4 050 en 2026, d’après le panorama de l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL) ; les écarts entre ces comptages sont analysés dans l’article consacré aux chiffres du secteur.

Les labellisations se poursuivent par vagues. Celle de 2023 retient 82 Fabriques pour 4 millions d’euros. En 2024, Françoise Gatel, ministre déléguée chargée de la Ruralité, annonce 80 Fabriques, dont 25 nouvelles et 55 relabellisées, ainsi que 16 Manufactures, pour 9 millions d’euros au total, dont 8 millions pour les Fabriques, selon Localtis. Le cumul atteint alors 407 Fabriques depuis 2020 et 100 Manufactures depuis 2021. Selon les chiffres communiqués lors de cette annonce, 42 % des Fabriques sont implantées en quartier prioritaire de la politique de la ville et 50 % dans des communes classées en zone France Ruralités Revitalisation.

ÉtapeDateMontant annoncéObjectif ou résultat
Plan issu du rapport Lévy-WaitzSeptembre 2018110 M€ sur 3 ans300 Fabriques visées
Fabriques de territoireDepuis 2019Jusqu’à 150 000 € par lieu sur 3 ans407 labellisées fin 2024
Annonce de Jean Castex27 août 2021130 M€, dont la moitié de France RelanceManufactures, formation, service civique
Manufactures de proximitéDepuis 2021Environ 30 M€100 lieux
Vague 202320234 M€82 Fabriques
Vague 202420249 M€80 Fabriques et 16 Manufactures
Loi de finances 2025202513 M€ après amendementProjet initial à 2,5 M€
Loi de finances 202620267,5 M€ annoncés en mars, reliquat de 1,2 M€ en juilletFin des aides directes, dissolution du GIP

2025-2026 : le retrait budgétaire

Le décrochage commence avec le projet de loi de finances pour 2025, qui prévoyait de ramener la ligne consacrée aux tiers-lieux de 12,6 millions à 2,5 millions d’euros. Un amendement la rétablit à 13 millions. En 2026, Maire-info indiquait en mars une enveloppe réduite à 7,5 millions, et la loi de finances supprimait les aides directes aux lieux. En juillet, après l’adoption du budget par le recours au 49.3, Carenews évoquait au maximum 1,2 million d’euros disponibles, un montant que la Banque des Territoires décrit comme un reliquat non affecté. L’ANTL parle de crédits « amputés de 90 % en deux ans ».

La dissolution du GIP, qui comptait huit salariés, a suivi. Le ministère invite les lieux à « trouver leur modèle économique » et assure que la coordination nationale et régionale reste assurée par l’ANCT, selon Localtis. Dans un communiqué du 6 juillet 2026, l’ANTL dénonce de son côté un « abandon des territoires ».

Les conséquences pour les lieux

Pour les lieux déjà labellisés, la fin du programme pose une question de trésorerie : la subvention de fonctionnement des Fabriques représentait, pour beaucoup, une part stable du budget. Le panorama de l’ANTL publié en septembre 2026 montre que les recettes propres couvrent en moyenne 56 % des budgets et l’argent public 44 %. Il indique aussi que 28 % des lieux ont vu leur budget baisser, que 42 % citent la baisse des financements comme première menace et que 8 % évoquent un risque de fermeture.

Le relais se joue désormais à l’échelle régionale et européenne. Plusieurs régions maintiennent leurs appels à projets, comme la Nouvelle-Aquitaine, dont l’appel à manifestation d’intérêt reste ouvert jusqu’en 2028, et les groupes d’action locale du programme européen LEADER financent des projets en milieu rural. Les dispositifs encore mobilisables sont détaillés dans le guide des financements d’un tiers-lieu. Les lieux ruraux, qui représentent plus d’un tiers du total selon l’ANTL, sont les plus exposés, comme le montre l’enquête sur les tiers-lieux des bourgs.