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Politiques publiques

Financement national des tiers-lieux : l’État se retire, les opérateurs se tournent vers les collectivités

Les crédits nationaux dédiés aux tiers-lieux passent de 13 millions d’euros en 2024 à 0,7 million au projet de loi de finances 2026. Ce que ce désengagement de l’État change pour les opérateurs, désormais tournés vers les collectivités.

Table de travail en bois clair garnie de plantes vertes près d’une fenêtre, dans un espace de travail partagé.
Photo : Annie Spratt / Unsplash

Les crédits que l’État consacre directement aux tiers-lieux se sont effondrés en deux ans. De 13 millions d’euros en 2024, la ligne budgétaire dédiée est tombée à 0,7 million d’euros dans le projet de loi de finances pour 2026, selon l’Association nationale des tiers-lieux (ANTL) et plusieurs comptes rendus parlementaires. Pour les gestionnaires d’espaces, le signal est clair : le soutien national qui avait accompagné l’essor du secteur n’est plus acquis, et le modèle économique des lieux doit s’en passer ou se reconstruire autour des collectivités.

Une ligne budgétaire divisée par près de vingt en deux ans

Le soutien national aux tiers-lieux atteignait 13 millions d’euros en 2024. Pour 2025, 13 millions avaient de nouveau été votés, de façon transpartisane, avant d’être ramenés à 7,5 millions d’euros à la suite d’un gel budgétaire ; d’autres décomptes retiennent environ 8 millions effectivement engagés. Le projet de loi de finances pour 2026 ne prévoyait plus, lui, que 0,7 million d’euros pour l’ensemble des quelque 3 500 tiers-lieux recensés en France, soit une chute d’environ 95 % sur un an.

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Crédits nationaux dédiés aux tiers-lieux — Source : Association nationale des tiers-lieux et comptes rendus budgétaires, crédits 2024-2026 (2025 après gel ; 0,7 M€ au projet de loi de finances 2026).

Les réseaux ont immédiatement réagi. France Tiers-Lieux a dénoncé des tiers-lieux « sacrifiés » et réclamé le rétablissement d’un budget « a minima à 13 millions d’euros », le niveau voté les années précédentes. L’ANTL, par la voix de son co-président Aurélien Denaes, a parlé d’une décision « incompréhensible et dévastatrice » et rappelé que « les tiers-lieux ne sont pas des start-up » : leur équilibre repose sur un soutien public patient, pas sur une rentabilité rapide.

Deux dispositifs nationaux dans le viseur

Derrière la ligne budgétaire, ce sont surtout deux dispositifs qui sont fragilisés. Le premier est le programme Fabriques de territoire, piloté par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) : plus de 400 fabriques ont été soutenues depuis 2019, pour un total de plusieurs dizaines de millions d’euros, chaque lauréat recevant une aide au fonctionnement sur trois ans. Le second est le programme d’accompagnement animé par France Tiers-Lieux, qui a appuyé près de 300 sites en 2025 (ingénierie, formation, mise en réseau). Sans crédits nationaux, ces deux béquilles disparaissent largement, au moment où beaucoup de lieux sortent tout juste de leur phase d’amorçage.

Ce retrait s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée depuis la fin du groupement d’intérêt public qui portait la politique nationale, décrite dans notre dossier sur le programme national des tiers-lieux et les Fabriques de territoire.

D’une politique d’amorçage à la normalisation budgétaire

Pour mesurer l’ampleur du changement, il faut se souvenir de l’engagement initial. En 2018, le rapport de Patrick Lévy-Waitz sur le coworking et les tiers-lieux avait convaincu l’État d’en faire un outil d’aménagement du territoire. Le programme Nouveaux lieux, nouveaux liens, lancé en 2019, a permis de soutenir plus de 400 Fabriques de territoire pour un total d’environ 62 millions d’euros, chaque lauréat percevant jusqu’à 150 000 euros sur trois ans. Cette aide visait l’amorçage : aider un lieu à passer les premières années, le temps que son modèle se stabilise.

Le coup de frein de 2025-2026 s’explique par le contexte général de réduction des dépenses publiques : dans un budget sous tension, les crédits d’intervention les plus récents et les moins rigides sont les premiers rabotés. Le problème, soulignent les réseaux, c’est que beaucoup de lieux soutenus en 2021 ou 2022 n’ont pas encore atteint l’équilibre et perdent leur béquille au pire moment.

Effet concret pour un opérateur

Pour un gestionnaire d’espace, la conséquence est double. D’abord, les aides au fonctionnement fléchées par l’État deviennent résiduelles : un lieu qui comptait sur une subvention nationale pour couvrir une partie de ses charges fixes doit trouver la ressource ailleurs. Ensuite, le centre de gravité du financement bascule vers les régions, les intercommunalités et les communes. Comme le résume le consultant Rémy Seillier, « les tiers-lieux seront amenés à s’appuyer davantage sur les collectivités territoriales ».

Concrètement, trois réflexes s’imposent. Vérifier les dispositifs régionaux et les fonds européens (FEDER, LEADER) encore ouverts, détaillés dans notre guide pour financer un tiers-lieu. Documenter précisément son utilité sociale et territoriale, car c’est sur ce terrain que les collectivités arbitrent. Et consolider les recettes propres : abonnements, privatisations, services aux entreprises, restauration. Les lieux les plus exposés sont ceux des bourgs et des territoires ruraux, dont le modèle dépend le plus de l’argent public et le moins d’une clientèle solvable dense.

Il faut aussi anticiper un effet de calendrier. Les conventions pluriannuelles signées avec l’ANCT arrivent à échéance sans renouvellement garanti : un gestionnaire qui bouclait son budget 2026 en comptant sur la reconduction d’une aide de fonctionnement doit refaire ses prévisions dès maintenant, et non attendre le premier trimestre. Ceux qui portent un projet encore en phase d’étude ont intérêt à sécuriser un tour de table majoritairement local— région, intercommunalité, voire fondations et mécénat d’entreprise— plutôt qu’à bâtir un plan de financement adossé à un dispositif national dont l’avenir n’est plus certain.

Un poids économique que les chiffres rappellent

Les réseaux mettent en avant le décalage entre la modestie de la ligne supprimée et le poids réel du secteur. Selon le dernier recensement national, les tiers-lieux français représentent :

Le secteur des tiers-lieux en France (recensement national, baromètre 2024)
IndicateurValeur
Tiers-lieux recensésenviron 3 500
Emplois directs30 000
Structures économiques hébergées50 000
Bénévoles engagés380 000
Personnes formées chaque année377 000
Élus locaux jugeant la politique utile75 %

Ce soutien des élus (75 % d’entre eux saluent le rôle des tiers-lieux contre l’isolement, selon le baromètre 2024) explique pourquoi la bataille se joue désormais surtout à l’échelon local. Le nombre d’espaces, lui, continue de progresser, comme le montrent les chiffres du parc français : la demande est là, c’est le financement de l’amorçage qui recule.

Un arbitrage encore ouvert au Parlement

Le débat budgétaire n’est pas clos. Des amendements transpartisans ont été déposés pour rétablir la ligne à 13 millions d’euros, et le Sénat a réintroduit une partie des crédits. L’issue dépendra du vote final de la loi de finances. Mais même rétablie à son niveau de 2024, l’enveloppe nationale restera faible au regard des besoins : la tendance de fond, elle, pousse les opérateurs à bâtir un modèle moins dépendant de l’État. Les gestionnaires qui auront, dès cette année, diversifié leurs ressources et noué des partenariats avec leur région et leur intercommunalité aborderont 2026 avec une longueur d’avance.

Reste une inconnue de méthode : sans crédits nationaux, qui assurera le recensement, l’animation du réseau et l’outillage commun (indicateurs, modèles économiques, formations) jusqu’ici portés à l’échelle nationale ? Les régions peuvent financer des lieux, mais elles reproduisent plus difficilement cette fonction de tête de réseau. Pour un opérateur, cela signifie moins de ressources mutualisées gratuites et un besoin accru de se rapprocher d’un réseau régional ou d’une coopérative de tiers-lieux pour ne pas rester isolé.

Sources

  • France Tiers-Lieux — position sur le projet de loi de finances 2026 et chiffres du secteur.
  • ANCT — programme Fabriques de territoire et dispositifs tiers-lieux.
  • Assemblée nationale — amendements au PLF 2026 sur les crédits tiers-lieux.
  • Maire-info — baisse des financements dans le budget 2026.
  • Mediatico, « Budget 2026 : les tiers-lieux en colère » (13 novembre 2025).