Télétravail et coworking : pourquoi la demande se déplace vers les villes moyennes
Le travail hybride (1,9 jour par semaine en moyenne) nourrit une demande de coworking hors des métropoles. Ce que les opérateurs des villes moyennes peuvent en tirer, et à quelles conditions.

Le travail hybride est désormais une réalité stable : au premier semestre 2024, 22 % des salariés du privé télétravaillaient au moins une fois par mois, contre 4 % avant la crise sanitaire, selon l’Insee et la Dares. Cette normalisation a un effet territorial encore sous-estimé par beaucoup d’opérateurs : la demande d’espaces de travail ne se concentre plus seulement dans les métropoles, elle se diffuse vers les villes moyennes et le périurbain, là où vivent les télétravailleurs.
Un travail hybride désormais ancré
Les chiffres de l’étude Insee Analyses n° 105 (mars 2025), réalisée avec la Dares, dessinent un rythme installé. Au deuxième trimestre 2024, 22,4 % des salariés du privé étaient en télétravail au moins une fois dans les quatre semaines précédentes, avec en moyenne 1,9 jour par semaine à distance. Près de 7 salariés sur 10 dont le poste est jugé télétravaillable y recourent effectivement.
La pratique reste très inégale selon les métiers : 80 % des postes de cadres sont télétravaillables, contre 21 % de ceux des employés. Elle croît aussi avec la taille de l’entreprise— 18 % des salariés télétravaillent dans les PME, 26 % dans les entreprises de taille intermédiaire, 34 % dans les grandes entreprises. Le cadre se formalise par accord : 54,9 % des accords d’entreprise signés en 2022 autorisent jusqu’à deux jours de télétravail par semaine. Pour le détail du cadre légal, voir notre fiche sur le télétravail en France.
La proximité, nouveau critère des télétravailleurs
Un résultat de l’Insee intéresse particulièrement les opérateurs : « habiter loin de son travail » est associé à un recours plus fréquent au télétravail. Autrement dit, le travail hybride permet à des actifs de s’installer— ou de rester— plus loin de leur siège, dans une ville moyenne ou un bourg. Ces actifs ne veulent pas pour autant travailler tous les jours à la table de leur cuisine. Deux jours à distance par semaine, c’est aussi une demande de lieu de travail de proximité, à dix minutes de chez soi plutôt qu’à une heure de train.
C’est cette demande que captent les espaces implantés hors des grandes métropoles. Elle ne remplace pas la clientèle historique des indépendants, mais elle s’y ajoute : le salarié pendulaire devient un profil à part entière, avec ses propres attentes. Il ne cherche pas un bureau à l’année ; il veut un poste fiable deux jours par semaine, une bonne connexion, des salles pour ses visioconférences et, souvent, la possibilité de recevoir ponctuellement un collègue ou un client.
L’Insee rappelle d’ailleurs un gisement latent : entre juillet 2022 et juin 2024, 11 % des salariés occupant un emploi télétravaillable auraient souhaité télétravailler sans pouvoir le faire, et un salarié sur cinq ayant télétravaillé aurait voulu le faire davantage. Une partie de cette demande contrariée peut se reporter, demain, vers un tiers-lieu proche du domicile si l’employeur y voit un compromis acceptable.
Villes moyennes : une clientèle différente de Paris
Les espaces de villes moyennes ont un format plus modeste que leurs homologues parisiens— souvent 50 à 150 postes— et un ancrage communautaire plus fort. Leurs tarifs sont aussi nettement plus bas, comme le montre notre comparatif des prix du coworking hors Paris. Le point mort se construit donc différemment : moins de postes, mais des charges immobilières plus faibles, et une fidélité souvent supérieure. La Quincaillerie, à Guéret, ou les tiers-lieux de bourgs que nous avons portraiturés montrent qu’un lieu bien ancré peut tenir dans une commune de quelques milliers d’habitants.
La demande ne se répartit pas de façon homogène. Trois profils cohabitent, avec des attentes et une valeur économique distinctes :
| Profil | Besoin principal | Rythme |
|---|---|---|
| Indépendant local | Poste à l’année, lien social | 3 à 5 jours |
| Salarié pendulaire (télétravail) | Proximité, visio, souplesse | 1 à 3 jours |
| Entreprise (bureau satellite) | Postes réservés pour ses salariés | Contrat annuel |
Un marché encore jeune mais bien réel
La France compte aujourd’hui plus de 3 500 espaces de coworking, et la croissance la plus visible se fait désormais hors des grandes métropoles, selon les observateurs du secteur. Le marché des bureaux flexibles pèse environ 1,6 million de mètres carrés exploités, d’après le baromètre Ubiq de début 2026, avec des ouvertures et des fermetures qui s’équilibrent : on est entré dans une phase de maturité où la localisation fait la différence. Les lieux qui se portent le mieux ne sont plus forcément les plus grands, mais ceux qui répondent à un besoin local précis.
Cette diffusion territoriale a une logique simple. Tant que le télétravail restait marginal, un actif qui changeait de ville devait accepter de longs trajets ou renoncer à son poste. Avec deux jours à distance devenus la norme, l’équation change : on peut vivre à Niort, à Guéret ou à Épinal et ne rejoindre son siège qu’une à deux fois par semaine. Le coworking de proximité devient alors l’infrastructure qui rend ce mode de vie tenable— et c’est une opportunité directe pour les opérateurs régionaux, à condition de viser le bon client.
Trois leviers pour un opérateur en ville moyenne
- Une offre taillée pour le pendulaire. Abonnements à la carte (deux ou trois jours par semaine), formules « mi-temps », accès en soirée : le salarié hybride ne veut pas payer cinq jours pour en utiliser deux.
- Le démarchage des entreprises. Les employeurs cherchent à offrir à leurs salariés éloignés une alternative au domicile. Les bureaux satellites et abonnements multi-sites, détaillés dans notre article sur les entreprises et le flex office, sont un gisement de contrats récurrents.
- L’ancrage communautaire. En ville moyenne, la fidélité se gagne par l’animation et le lien local, davantage que par le prix. C’est le meilleur rempart contre la saisonnalité.
Les limites à garder en tête
La demande des villes moyennes est réelle mais plus étroite : le volume de clients solvables est plus faible qu’en métropole, et la dépendance à quelques comptes entreprises peut fragiliser un lieu. L’équilibre se trouve dans un mix— indépendants, pendulaires, entreprises, événements— et dans une maîtrise fine du taux d’occupation, dont nous rappelons les ressorts dans notre analyse de l’économie d’un coworking.
Deux risques méritent une vigilance particulière. Le premier est la saisonnalité du profil pendulaire : un salarié qui télétravaille deux jours par semaine peut, du jour au lendemain, voir son employeur durcir sa politique de présence et cesser de venir. Le second est la réversibilité des accords d’entreprise : le cadre du télétravail se négocie, et rien ne garantit qu’il restera aussi favorable qu’aujourd’hui. Un opérateur prudent ne construira donc pas tout son modèle sur cette seule clientèle, mais l’utilisera pour lisser son occupation en milieu de semaine, là où les indépendants laissent souvent des postes vides.
Le télétravail ne crée pas une rente : il ouvre une fenêtre pour les opérateurs capables d’aller chercher cette clientèle là où elle vit. Les villes moyennes, longtemps considérées comme un marché secondaire, deviennent un terrain où un lieu de taille raisonnable, bien géré et bien ancré, a de meilleures perspectives qu’un grand espace parisien exposé à la guerre des prix.
Sources
- Insee Analyses n° 105, « Télétravail et présentiel : le travail hybride, une pratique désormais ancrée dans les entreprises » (mars 2025, avec la Dares).
- Dares — accords d’entreprise sur le télétravail.


