La Smalah, un tiers-lieu rural qui tient par l’économie mixte
À Saint-Julien-en-Born, dans les Landes, La Smalah fait vivre un café, un atelier et des formations depuis une dizaine d’années. Un modèle rural dont la robustesse tient à la diversité de ses ressources — et à sa fragilité assumée.

Dans un bourg de 1 700 habitants des Landes, un tiers-lieu emploie quatorze salariés et fait adhérer 1 200 personnes à son café associatif. Le rapport paraît déséquilibré : il dit surtout qu’à Saint-Julien-en-Born, La Smalah est devenue une institution locale. Présente depuis une dizaine d’années, elle offre un cas d’école pour qui porte un projet de tiers-lieu en milieu rural : non pas un modèle à copier, mais une mécanique économique à comprendre.
Son co-fondateur, Vincent Péchaud, ne cache ni les réussites ni les impasses. L’Observatoire des tiers-lieux de France Tiers-Lieux a documenté les deux, dans deux entretiens distincts. De quoi dresser un portrait sans angle mort — d’autant plus utile que la fin du soutien national oblige chaque lieu à réinterroger son équilibre financier.
D’un collectif de trentenaires à une association employeuse
L’histoire commence par une envie de rester au pays. Un collectif se forme au début des années 2010 autour d’une idée simple : se doter d’une « boîte à outils » du développement local, dans une commune marquée par une forte saisonnalité et une attractivité qui retombe le reste de l’année. Une première structure, La Sauce Ouest, est créée en 2013. Elle prend le nom de La Smalah en 2014, l’année où ouvre le café associatif en centre-bourg.
Dix ans plus tard, l’association d’éducation populaire se décrit toujours comme une boîte à outils au service du territoire. Elle a essaimé : la Coopérative du Born, qu’elle a incubée, vole désormais de ses propres ailes. Surtout, elle est devenue un employeur à part entière dans un territoire qui en compte peu.
Trois lieux, plusieurs métiers
La force de La Smalah tient à son refus de la mono-activité. Son action se répartit sur plusieurs sites et sur deux pôles, formation et culture.
- Un café associatif en centre-bourg, pensé comme un espace de vie sociale et culturelle. Avec 1 200 membres pour 1 700 habitants, il joue un rôle proche de celui d’un centre social.
- Un hangar de formation, qui accueille des parcours longs — dont une formation au numérique — menant à un titre professionnel reconnu par l’État.
- Un atelier de fabrication, ouvert aux artisans et aux maraîchers du secteur.
- Un campus rural, qui héberge des jeunes six mois dans l’année et leur propose des séjours de remobilisation.
À cela s’ajoutent des projets concrets de service public de proximité. La Smalah fabrique des tiny-houses qu’elle cède à la commune pour loger des travailleurs saisonniers l’été — une réponse directe à la tension sur le logement qui pèse sur l’emploi touristique local.
Une économie qui tient par la diversité
C’est le cœur du dossier, et le plus utile à retenir. La Smalah ne vit pas d’une recette unique. Le café, pourtant central dans la vie du village, ne s’équilibre pas avec les seules consommations : un essai en ce sens n’a pas été concluant. Ce sont les activités de formation, d’éducation et de communication qui le maintiennent à flot. Autrement dit, l’activité la plus visible est portée par les moins visibles.
Le revers de cette logique, Vincent Péchaud le formule sans détour. « Les aides que nous touchons sont des aides au projet », explique-t-il à l’Observatoire France Tiers-Lieux. Des aides qui financent des actions, par cycles de trois ans, mais pas les fonctions support — administration, coordination, entretien. Résultat : l’association ne parvient pas à couvrir l’ensemble de ces coûts de structure, ce qui entraîne un épuisement des équipes. « Ce qui nous maintient dans une survie économique plutôt que dans une vie économique », résume-t-il.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Commune | Saint-Julien-en-Born (Landes), 1 700 habitants |
| Ancienneté | Environ 10 ans (nom pris en 2014) |
| Salariés | 14 |
| Café associatif | 1 200 membres |
| Prix du foncier dans la commune | 23 €/m² à l’achat du terrain fondateur, environ 300 €/m² aujourd’hui |
| Financement | Subventions (dont Région Nouvelle-Aquitaine), aides au projet par cycles de 3 ans |
Les enseignements pour un porteur de projet
Le cas La Smalah envoie trois signaux à qui veut ouvrir ou reprendre un tiers-lieu rural.
Premièrement, la diversification n’est pas une option, c’est la condition de survie. Un lieu rural qui parierait sur un seul flux de revenus — la restauration, la location de postes ou la billetterie — s’expose à la première mauvaise saison. La robustesse vient du panachage entre recettes propres, prestations de formation et subventions. C’est cette combinaison, et non un modèle unique, qui absorbe les à-coups d’un territoire à forte saisonnalité.
Deuxièmement, il faut budgéter les fonctions support avant tout le reste. C’est le poste que les aides au projet financent le plus mal, et celui qui fait tenir — ou craquer — une équipe. Un porteur de projet averti chiffre cette masse dès le prévisionnel, comme il le ferait pour la structure de coûts d’un espace de coworking, et cherche des ressources récurrentes pour la couvrir.
Troisièmement, l’emploi est à la fois la fierté et le point de tension. Quatorze salariés dans un bourg de 1 700 habitants, c’est un résultat social majeur ; c’est aussi une masse salariale à sécuriser chaque année. Le sujet rejoint celui, plus large, de l’emploi dans les tiers-lieux, dont le modèle reste fragile à l’échelle nationale.
Des pistes pour sortir de la survie
La Smalah n’en reste pas au constat. Plusieurs pistes sont sur la table pour stabiliser le modèle : un rapprochement avec le statut de centre social et culturel, qui ouvrirait un agrément pérenne de la Caisse d’allocations familiales ; une transformation possible en chantier d’insertion ; et un projet de tiers-lieu-auberge à Mimizan, porté avec une foncière solidaire pour sécuriser le bâti.
Cette dernière piste touche un point sensible dans les territoires attractifs : le foncier. Le terrain acheté par les fondateurs à 23 € le mètre carré se négocie aujourd’hui autour de 300 €. Sans montage dédié, un tiers-lieu rural qui réussit finit par se heurter au prix du sol qu’il a lui-même contribué à faire monter. C’est un enjeu commun à beaucoup de tiers-lieux ruraux, et une question que la fin du soutien national rend plus aiguë encore, comme le montre le débat sur le financement des tiers-lieux.
Reste une conviction, que Vincent Péchaud pose comme une évidence : « Je ne vois pas comment les tiers-lieux pourraient fonctionner sans financement public. » Dix ans après l’ouverture du café, La Smalah n’a pas résolu l’équation ; elle a prouvé qu’on pouvait la tenir ouverte longtemps, à condition de ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. Pour un territoire rural, c’est déjà une réussite rare : un employeur stable, un lieu de vie, et un modèle que d’autres bourgs observent de près.
Sources
- Observatoire France Tiers-Lieux, « Remettre le tiers-lieu au milieu du village » (entretien avec Gilles Ducout, maire de Saint-Julien-en-Born, 30 juillet 2025)
- Observatoire France Tiers-Lieux, « Du WIP à La Smalah, des fragilités qui questionnent » (entretien avec Vincent Péchaud, 11 décembre 2023)
- Pays et Quartiers de Nouvelle-Aquitaine, « Parole d’acteur : Vincent Péchaud, co-fondateur de La Smalah » (31 août 2023)

